Quel bilan pour la phase de consultation citoyenne ?

Yves Mathieu est codirecteur de Missions publiques, un cabinet de conseil spécialisé dans l’amélioration de la gouvernance et des décisions par la participation des citoyens. Il revient sur l’expérience des ateliers citoyens qu’il a dirigée à la demande du Haut-Commissariat à la réforme des retraites, de septembre à décembre 2018.

Yves Mathieu est codirecteur de Missions publiques, un cabinet de conseil spécialisé dans l’amélioration de la gouvernance et des décisions par la participation des citoyens. Il revient sur l’expérience des ateliers citoyens qu’il a dirigée à la demande du Haut-Commissariat à la réforme des retraites, de septembre à décembre 2018.

Y. M. : Les critères de réussite d’une telle démarche qui vise in fine à enrichir la décision publique sont atteints. D’abord, le critère de diversité des participants, élément central pour la crédibilité de l’exercice, a bien été pris en compte, que ce soit au niveau du genre, des âges, des expériences professionnelles, de la connaissance du système de retraite. De même pour le critère de neutralité, ou plutôt de « sincérité » : la démarche est par essence non partisane. Les ateliers étaient ouverts à tous, y compris aux sceptiques ou aux opposants. Il ne s’agissait pas de dire si on était d’accord ou pas avec le système universel, mais bien d’entrer ensemble dans les questionnements soulevés par ce projet et les arguments associés aux différentes positions. Dernier critère pris en compte, et non des moindres, celui de la transparence : la présence du Haut-Commissaire et de son équipe et la traçabilité de l’ensemble des productions ont permis aux contributions d’être directement entendues. L’affichage des synthèses et des contributions sur le site Internet permettait de donner une visibilité aux contributions. Le retour des décideurs est essentiel sur ce qui a été retenu des contributions citoyennes et l’explication de leur impact (positif ou pas) dans la décision publique. Jean-Paul Delevoye a tenu son engagement sur ce sujet et présenté un compte rendu des ateliers, le 13 décembre dernier.

N’y a-t-il pas une difficulté particulière à faire participer certaines catégories (jeunes, exclus...) ?

Y. M. : Le choix des huit villes – Toulouse, Dijon et Strasbourg comme capitales régionales, Toulon, Lorient, Montreuil, Arras et Angoulême comme villes hôtes des échanges  – a permis une diversité socio-économique et géographique, avec une représentation des aires d’influence de ces villes. Des participants n’ont pas hésité à faire deux heures ou plus de trajet pour contribuer. Au total, quelque 800 citoyens ont pris part aux ateliers, issus principalement de la plateforme en ligne. Quasiment tous les statuts professionnels ont été représentés. S’agissant des retraités, il était nécessaire aussi de leur donner la parole : même si la réforme ne les impactera pas, elle impactera la manière dont la société fonctionne, en particulier sur le plan de la solidarité et de la confiance inter-générations. La grande majorité est venue sans revendications particulières, et les quelques citoyens militants tout autant accueillis se sont intégrés dans le dispositif sans monopoliser la parole. Les jeunes ont été présents dans ces ateliers, en particulier grâce à des contacts proactifs auprès d’associations étudiantes. Certaines catégories ont été plus difficiles à toucher, par exemple les personnes n’ayant pas accès à Internet, ou hors de l’emploi depuis plusieurs années.

Le déroulement était identique dans chaque atelier. Quels en étaient les objectifs ?

Y. M. : L’organisation des tables, composées au plus de 5 à 6 citoyens, permettait à chaque participant d’avoir une place et voix au chapitre. Les facilitateurs étaient, à chaque table, les garants de l’arbitrage du temps de parole. 84 % des participants se sont déclarés satisfaits des ateliers, seuls 3% ont exprimé une insatisfaction à chaque atelier, Jean-Paul Delevoye et les experts présents assuraient une première phase de présentation du projet, pour éclairer les participants et donner le champ de la discussion ; s’en suivait une phase d’interaction immédiate au travers de questions-réponses et du recueil des premiers avis à chaque table. Ce retour permettait aux participants de faire remonter ce qui allait de soi ou n’était pas compris dans le projet. Une boucle de rétroaction se faisait avec le Haut-Commissariat. Ensuite, les sept sujets au cœur de la réforme étaient mis en discussion ; cette phase visait à formuler des propositions et à comprendre « où en sont les participants » : quels sont leurs blocages, leurs attentes, les signaux d’alerte ? Par exemple, sur le divorce, on a perçu un fort décalage entre, d’un côté, l’attente exprimée d’un « solde de tout compte » et, de l’autre, le système actuel de la réversion qui conserve les effets du mariage à vie.

Pourquoi ne pas s’en être tenu à la plateforme en ligne pour cette consultation citoyenne ?

Y. M. : Au XXe siècle, on a cru pouvoir résumer le point de vue d’une société avec des outils comme le sondage et les focus-groupes. Soixante-dix ans plus tard, les citoyens, de plus en plus informés, sont désormais compétents et outillés pour s’exprimer sur des sujets complexes. Mais il ne suffit pas de le dire ni de proposer un espace numérique : rien ne remplace la rencontre entre citoyens, le temps long. En 2019, les citoyens n’attendent plus d’être « sondés ». Ils veulent être intégrés dans le processus de décision. C’est donc là que l’on touche l’autre volet fondamental de ces ateliers : comment les décideurs modifient-ils la construction de leur décision et de leur argumentation ? En étant dans un dialogue citoyen, ils apprennent autant que les participants sur cette nouvelle manière de faire de la politique, ce nouveau mode de construction de la cité commune. La compétence des citoyens, des non-experts doit être associée à toute question qui touche au bien commun. La puissance de l’intelligence collective est nécessaire aux décideurs politiques. C’est ainsi que l’on va installer les organisations de manière juste dans la société du XXIe siècle.