« Dépendance : le défi démographique ne peut être esquivé au risque d’aggraver les conséquences économiques »

Interview de Dominique Libault, président du Haut conseil du financement de la protection sociale et auteur du rapport sur la concertation nationale « Grand âge et autonomie », remis au gouvernement le 28 mars 2019. Propos recueillis par François Charpentier.

À l’issue de la concertation nationale que vous avez pilotée depuis octobre 2018, quels sont les trois défis que doit relever la France compte tenu du vieillissement de sa population ?

Dominique Libault : Le premier enjeu dans la France d’aujourd’hui, c’est de changer de regard sur le grand âge. Ce ne sont pas des mots vides de sens. Cela veut dire que tant que nous n’aurons pas souscrit à ce changement d’approche de la question de la vieillesse, il n’y aura pas de stratégie possible. Concrètement, cela signifie que nous devons redonner toute leur place aux personnes âgées dans la société ; leur redonner une liberté de choix ; leur donner de la visibilité ; introduire une réciprocité entre les personnes de tous les âges en partant de l’idée que, si nous pouvons répondre à leurs besoins, les personnes âgées peuvent nous apporter beaucoup en nous faisant profiter de leur expérience.

Le second aspect à considérer, c’est la revalorisation des métiers liés au grand âge. Ces métiers sont aujourd’hui dévalorisés et ce n’est pas sans rapport avec le fait que plus de neuf fois sur dix ce sont des métiers réservés aux femmes, donc peu payés et de moins en moins attractifs. Tous les sujets liés à l’amélioration de la qualité de l’accompagnement et des soins, de l’offre de services et même de la prévention, ne seront portés qu’en donnant de l’attractivité à ces métiers, notamment pas la structuration d’une filière d’emplois qualifiés.

La troisième priorité c’est d’agir sur tout ce qui permet le décloisonnement et une plus grande fluidité. C’est la logique des parcours de proximité. Il faut donc rompre avec les réponses en silos et passer d’une approche qui part de la prévention et conduit en douceur et dans la transparence à des accompagnements répondant à une exigence de simplification.

Quelles sont les réponses ou les pistes de réponses que vous préconisez dans votre rapport ?

D. L. : Le rapport est « panoramique ». Ses différents chapitres conduisent à avoir une vision « systémique » de la réforme. Il n’y aura d’amélioration de la prévention que si les métiers sont revalorisés et que si la coordination qui en résulte permet d’agir sur la prévention. De même, la nouvelle offre d’emplois dans les établissements que nous appelons de nos vœux, doit aussi favoriser l’accueil de jour et aboutir au décloisonnement des acteurs. En d’autres termes, il ne faut pas prendre les mesures que nous recommandons isolément. Elles sont complémentaires les unes par rapport aux autres. Tout se tient.

C’est bien une stratégie globale que nous proposons. Dans cette perspective, il me semble important que cette stratégie, définie au niveau national, soit déclinée au niveau local par un vrai partenariat stratégique et non chronophage entre l’ARS et le département pour aboutir à la mise en place de solutions graduées pour le soutien et l’autonomie de la personne âgée.

Quelle place a une politique de prévention anticipatrice des risques liés au vieillissement ?

D. L. : Nous privilégions le libre choix de la personne. Mais dans le domaine de la prévention il faut aussi trouver les outils adéquats pour permettre de mieux anticiper une situation future. Libre choix, oui, mais en sachant qu’il peut y avoir des situations de déni conduisant à des quasi-impasses quand, par exemple, un logement ne convient plus et qu’on a trop attendu. Nous avons un gros travail sur la prévention à tous âges car, si la France est bien placée pour l’espérance de vie à 65 ans de sa population, elle réussit beaucoup moins bien quand il s’agit d’espérance de vie en bonne santé.

Est-il possible d’avoir une offre équivalente d’un territoire à l’autre ?

D. L. : Nous avons été frappés en faisant ce rapport par l’hétérogénéité de la qualité des réponses apportées. D’un côté, il y a des situations de maltraitance qu’on ne peut nier. De l’autre, beaucoup de choses très intéressantes se font. Ainsi, par exemple, avec l’action sociale Agirc-Arrco qui a eu un rôle pionnier dans le recueil d’avis des usagers et dans la gestion avant-gardiste d’établissements destinés aux personnes âgées. Je pense notamment à l’établissement phare des Magnolias dans l’Essonne et au couplage opéré entre cet établissement et l’hôpital. Il y a des choses remarquables et il faut prendre exemple sur ce qui fonctionne bien. Au-delà, s’il faut améliorer les ratios de personnels par résident, il faut aussi que le management puisse recruter les personnels compétents. À ce niveau, nous avons repéré une grande hétérogénéité entre les établissements. D’où notre souhait de voir se développer, en particulier quand une structure compte plus de 80 lits, des petites unités avec un cadre de proximité pilotant cette petite unité de vie.

Vos préconisations nécessitent des financements complémentaires. Pensez-vous que l’obstacle est surmontable ?

D. L. : Nous visons une stratégie de moyen terme, qui suppose une forte continuité.

C’est dans cet esprit que nous proposons la constitution d’un vrai risque autonomie au sein de la protection sociale auquel correspondrait une branche de Sécurité sociale avec ses recettes et ses dépenses mais une gestion très différente des risques « classiques » Sécurité sociale.

Au plan financier, il faudra opérer des choix, mais nous estimons que cela reste gérable dans la durée. En effet, nous proposons de faire passer en onze ans, donc d’ici à 2030, les dépenses de dépendance de 1,2 % du PIB à 1,6 %. Cela équivaut à faire passer la part de la dépendance dans les dépenses de protection sociale de 3 % à 4 %. Prioriser ces réformes ne m’apparaît donc pas comme un défi insurmontable dans un pays qui consacre plus de 34 % de son PIB à la protection sociale et quelque 315 Mds€ pour les seules retraites. Qui plus est, c’est un défi que nous ne pouvons pas esquiver.

MINI BIO

  • Dominique Libault, ancien élève de l’ENA, a fait toute sa carrière à la Sécurité sociale dont il fut directeur de 2002 à 2012.
  • Aujourd’hui, directeur de l’école nationale supérieure de Sécurité sociale (EN3S) de Saint-Étienne, il est aussi président du Haut conseil du financement de la protection sociale.