« En France, l’écart des pensions entre hommes et femmes tient principalement à un retard de salaires »

L’OCDE(1) ausculte en permanence l’état de nos systèmes sociaux. Nous avons demandé à Monika Queisser, qui dirige à Paris sa division des politiques sociales, de faire le point sur le sujet des écarts entre les hommes et les femmes qui demeure sensible en France.

Propos recueillis par François Charpentier.

Les inégalités hommes-femmes en matière de pensions de retraite sont-elles un phénomène spécifiquement français ?

Monika Queisser : Nullement. On les retrouve dans tous les pays de l’OCDE, mais elles n’empruntent pas partout les mêmes formes. Les données montrent toutefois qu’en France l’écart entre les hommes et les femmes, même s’il s’est réduit depuis quinze ans, reste important. En moyenne, la pension d’une femme est inférieure de 30 % à celle d’un homme. C’est plus que la moyenne européenne qui se situe à 26 %. Mais c’est moins que l’Allemagne (46 %), le Luxembourg (42 %), les Pays-Bas (41 %). Le Royaume-Uni, la Suisse, l’Italie, le Portugal et l’Espagne font également moins bien que la France.

A-t-on identifié les facteurs à l’origine de ces situations ?

On peut les ramener à trois. Est-ce que les femmes sont présentes sur le marché du travail ? À combien se monte leur nombre d’heures travaillées ? Quel est leur salaire horaire ? Quand on regarde la position de la France par rapport à ses grands partenaires européens, on voit que le taux d’activité féminine des Françaises – taux d’emploi et nombre d’heures travaillées – est sinon supérieur, du moins comparable aux autres. C’est vrai par rapport à des pays comme l’Italie et l’Espagne qui sont plutôt conservateurs sur ce plan-là. En revanche, les salaires des femmes accusent un retard sur ceux des hommes plus important qu’ailleurs. Au surplus, 90 % des activités à temps partiel sont exercées en France par des femmes. Cette situation des femmes par rapport au temps partiel est là encore très générale dans les pays de l’OCDE.

Tous les pays de l’OCDE disposent-ils de mécanismes de réversion ?

M. Q. : Beaucoup en disposent. Mais des pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande s’en remettent à des assurances privées. Beaucoup de pays réfléchissent à un changement pour prendre en compte les mouvements qui affectent les configurations familiales, notamment l’augmentation du nombre des divorces et des familles hors mariage. Dans certains pays, ceux qui souhaitent une couverture pour les veufs/veuves doivent cotiser plus. La Suède, quant à elle, a supprimé progressivement la réversion. Les femmes cotisent désormais pour leur retraite, pour se constituer des droits propres. Mais en dépit des améliorations apportées au système, les pensions des femmes suédoises restent très inférieures à celles de leurs collègues masculins du fait d’écarts de salaires qui demeurent importants. Ajoutons à cela qu’en Suède, contrairement à la France, beaucoup de femmes s’arrêtent trop tôt de travailler, ce qui les met en difficulté dans leurs vieux jours.

Le système français des réversions est-il plus généreux qu’ailleurs ?

M. Q. : On ne peut pas dire cela. Dans les pays de l’OCDE, une pension de retraite sur cinq est une pension de réversion. 85 % de ces pensions sont versées à des femmes, et elles représentent entre 50 % et 60 % de la pension du conjoint décédé. La France se situe globalement dans ces moyennes.

Pour autant, selon une étude comparative que nous avons publiée en décembre 2018 – Les pensions de survivants sont-elles encore nécessaires ? –, le système français est loin d’être le plus généreux. Ces pensions sont en effet accordées entre 50 et 60 ans en France, selon les régimes, contre 35 ans au Portugal, 45,5 ans en Allemagne et 45 ans en Suisse. Par ailleurs, si la Hongrie, le Portugal et l’Espagne accordent une pension de réversion aux personnes pacsées ou vivant en concubinage, la France ne l’accorde qu’aux survivants d’un couple marié ou divorcé. En revanche, alors que dans de très nombreux pays la tendance est à la baisse des pensions de réversion parce que les femmes travaillent plus et acquièrent des droits propres et parce que leur espérance de vie augmente, la France a pratiquement maintenu le montant des réversions. Ce n’est pas le cas en Allemagne et en Belgique où, depuis 1990, le montant des pensions de réversion a été quasiment divisé par deux.

La pratique des majorations de droits pour enfants est-elle très répandue ?

M. Q. : La plupart des pays ont des dispositifs de majoration. Mais les finalités varient. Dans certains pays, il s’agit de droits propres. Dans d’autres, on cherche à compenser la charge que représente l’éducation des enfants, les mesures étant alors prises en lien avec la politique familiale. C’est un sujet compliqué. En France, on accorde des majorations pour trois enfants. Quelle est la justification ? Faut-il par ailleurs accorder les mêmes majorations aux hommes qu’aux femmes ? Compte tenu des modifications qui affectent la répartition des tâches au sein d’un couple, nous sommes plutôt favorables, à l’OCDE, pour l’égalité.

Dans le cadre du projet de création d’un régime universel des retraites, des voix se font entendre contre la tentation de faire du système des pensions « la voiture balai de toutes les inégalités ». Partagez-vous cette analyse ?

M. Q. : Tout à fait. Les inégalités se constatent tout au long de la vie professionnelle. Elles portent sur les salaires, mais aussi sur le temps partiel « subi » ou « choisi », sur le choix que font certaines femmes de ne pas travailler le mercredi pour garder leurs enfants... Il me semble que ces questions doivent se traiter en amont et ne pas s’accumuler pour pénaliser gravement les femmes quand elles arrivent en fin de carrière. L’important, c’est que des dispositions soient prises par les organismes de protection sociale qui permettent d’évaluer l’impact de certains choix personnels et professionnels sur le montant des futures retraites. Cela dit, comme toutes les questions relevant de la justice sociale, les réponses sont difficiles à apporter.

Un système universel par points permet-il de mieux répondre à ces questions ?

M. Q. : En pratique, un système par points n’aggrave pas ou ne réduit pas les inégalités. Avec un tel mécanisme, en donnant plus de points ou en majorant la valeur du point, on dispose de tous les moyens possibles et imaginables pour réduire les inégalités. On le voit bien à l’Agirc-Arrco. Passer d’un régime par annuités à un régime par points résulte donc clairement d’un choix politique qui ouvre une infinité d’opportunités dans la mise en place de dispositifs de redistribution. Au-delà, il s’agit de donner la possibilité aux gens de cotiser davantage et de favoriser la réalisation de carrières complètes.

1) Outre les pays européens, l’Organisation de coopération et de développement économique compte aussi parmi ses membres les États-Unis, le Canada, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

MINI BIO

  • Monika Queisser est chef de la division des politiques sociales à l’OCDE à Paris. Elle est membre du Conseil d’orientation des retraites (COR).
  • Avant de rejoindre l’OCDE, en 1997, elle avait débuté sa carrière à Munich, puis elle a travaillé à la Banque mondiale à Washington où elle était membre du groupe des pensions et des assurances du Département du développement du secteur financier.