« La pandémie aura des répercussions durables sur nos façons de travailler »

La crise sanitaire a eu pour conséquence un développement massif du télétravail en Europe. Aux Pays-Bas, où travailler à la maison n’a rien d’exceptionnel pour les salariés, les habitudes n’ont pas été bouleversées. Dans une étude Eurostat publiée en mars 2020, les Pays-Bas arrivaient déjà en tête d’un classement sur le télétravail avec 14 % de la population active travaillant à la maison. Des chiffres deux fois plus importants qu’en France. Vincent Merk, enseignant franco-néerlandais en management interculturel et conseiller aux affaires communautaires à l’université de technologie d’Eindhoven, donne des pistes d’explication pour comprendre pourquoi les Pays-Bas ont une avance certaine en la matière.

Les Pays-Bas recouraient déjà au télétravail avant la crise sanitaire. Existe-t-il des explications culturelles à cela ?
Vincent Merk : Plusieurs raisons peuvent expliquer cet engouement pour le travail à la maison. Tout d’abord, le télétravail est traditionnellement plus développé dans le pays, qui compte dans sa population active une part de 111 indépendants pour 1 000 habitants. Un chiffre à comparer avec la France qui compte seulement 66 indépendants pour 1 000 habitants. De plus, 98 % des maisons sont équipées en haut débit. Quand il a fallu effectuer une bascule quasi générale de la population en télétravail, le pays avait la capacité technique de le faire sans trop d’incidents.
Enfin, du côté des entreprises, le management est moins vertical qu’en France. Aux Pays-Bas, les managers n’ont aucune difficulté à faire confiance à leurs équipes. Ils sont là pour coacher, pas pour contrôler. L’éloignement physique n’a aucun impact sur cette relation de confiance car le collaborateur est responsabilisé.

Comment les entreprises sont-elles organisées pour favoriser le télétravail et le bien-être des salariés ?
V. M. : La plupart des collaborateurs sont déjà équipés chez eux. Beaucoup d’entreprises financent des acquisitions de matériel ou autorisent les collaborateurs à rapporter un écran ou une chaise de bureau à la maison. Il y a aussi des bureaux partagés présents sur tout le territoire. Les travailleurs indépendants y ont leurs habitudes, car il est possible d’y louer un bureau à la semaine voire à la journée. Cela a un côté très pratique. Le Gouvernement néerlandais est par ailleurs très clair sur le sujet : il considère que le travail à domicile implique une grande adaptabilité. Les entreprises sont incitées à porter une attention particulière au bien-être physique et mental de leurs salariés. Des fiches disponibles sur le site du Gouvernement incitent les employeurs à faire preuve de « compréhension » et de « confiance » envers les télétravailleurs. 

Existe-t-il des infrastructures qui accueillent volontiers les télétravailleurs ?
V. M. : Oui, par exemple certains cafés et restaurants accueillent souvent des télétravailleurs dans le respect des mesures de distanciation. Certains hôtels, vides à cause de l’absence de touristes, s’y sont mis aussi et proposent des chambres avec un bureau à louer pour la journée.

Où en sont les négociations entre le patronat et les organisations syndicales sur la prise en charge par l’employeur des frais quotidiens liés au télétravail ?
V. M. : La prise en charge de ces frais dépend des secteurs d’activité. Dès les premières restrictions du printemps 2020, il y a eu des négociations entre les syndicats et le patronat, qui s’est rendu compte qu’il y avait aussi des frais à prendre en compte dans le quotidien du télétravailleur. Dans mon université, par exemple, les employés reçoivent une allocation Internet de 30 euros par mois. Dans d’autres secteurs, ce remboursement peut concerner les frais de chauffage, d’électricité ou même le café et le papier toilette (1).

Le télétravail fait-il l’objet d’un accord national interprofessionnel ou d’une position commune de la Stichting van de Arbeid (fondation du travail) ?
V. M. : Le rôle de la Stichting van de Arbeid, organe qui rassemble les partenaires sociaux, est en effet important dans l’organisation du travail aux Pays-Bas. Plusieurs accords ont été passés entre les organisations d’employeurs et de salariés pour soutenir les entreprises en difficulté à cause de la crise sanitaire et assurer le bien-être des travailleurs. La Stichting a poussé pour la mise en place du remboursement des frais du télétravail, même si cela dépend des secteurs.
Le 6 novembre dernier, les partenaires sociaux et le Gouvernement ont lancé un appel commun pour enjoindre aux Néerlandais de travailler autant que possible depuis chez eux.

Pensez-vous que la France parviendra aussi à conjuguer développement du télétravail et bien-être des salariés ?
V. M. : Bien sûr, mais pas du jour au lendemain. Aux Pays-Bas, la concertation est la règle dans tous les domaines, et la grève est vue comme l’ultime moyen de faire pression. En France (2), il faudrait d’abord parvenir à une plus grande confiance entre les syndicats et le patronat, puis entre les managers et les employés, qui doivent être responsabilisés et autonomisés.

Selon vous, la pandémie aura-t-elle des répercussions durables sur l’organisation du travail en Europe ?
V. M. : Oui, l’avenir sera hybride. Le salarié ne reviendra pas à 100 % en entreprise après ce développement massif du télétravail. Il lui sera de plus en plus possible de retrouver ses collègues dans des structures situées entre le domicile et le travail. L’employé pourra quitter son domicile pour son bien-être physique et mental sans forcément revenir dans les bureaux de l’entreprise. Il s’agit bien sûr d’une tendance générale. Dans les faits, ces évolutions dépendront fortement des secteurs d’activité.

(1) La convention collective des fonctionnaires néerlandais prévoit une indemnité annuelle de 363 euros pour celles et ceux travaillant à leur domicile. C’est la première fois qu’un paiement spécifique pour du travail à domicile a été inclus dans un accord salarial statutaire www.etuc.org/fr/paiement-du-travail-domicile-pour-les-fonctionnaires-neerlandais.
(2) Les organisations patronales et les organisations syndicales françaises ont conclu le 26 novembre 2020 un accord national interprofessionnel sur le télétravail.

Le télétravail avant 2020

Avant la pandémie, le télétravail était peu répandu en Europe bien que, selon Eurostat*, la proportion des télétravailleurs « occasionnels » eût sensiblement augmenté, passant de 5,8 % en 2008 à 9,7 % en 2019. En revanche, le télétravail régulier stagnait puisqu’en 2019, seulement 5,1 % des actifs télétravaillaient régulièrement. Les Pays-Bas et la Finlande étaient largement au-dessus de cette moyenne puisqu’ils atteignaient chacun 14,1 %. À l’opposé, la Bulgarie et la Roumanie comptabilisaient respectivement 0,5 % et 0,8 % de télétravailleurs. L’Allemagne enregistrait 5,2 % de télétravailleurs alors que la France en comptait 7%. L’accès à une connexion Internet, l’importance du secteur tertiaire dans l’économie du pays et la proportion d’emplois qualifiés dans les nouvelles technologies expliquent ces différences.