« Les bases de données Agirc-Arrco sont d’une grande richesse »

En 2019, l’Agirc-Arrco a réalisé pour le Conseil d’orientation des retraites (Cor) une étude sur l’évolution des inégalités et de la précarité intergénérationnelles. Jean-Michel Hourriez et Manon Dubois du Cor reviennent sur cette première collaboration.

Le Cor et l’Agirc-Arrco ont mené un projet commun autour d’une étude commandée par le Cor. De quoi s’agit-il exactement ? 

J.-M. H. : Pour la première fois, le Conseil d’orientation des retraites a confié aux équipes de l’Agirc-Arrco la réalisation d’une étude. Celle-ci est consacrée à l’évolution des inégalités de revenu salarial (1) comme marqueur de la précarité au fil des générations. Depuis sa création, le Cor publie de nombreux travaux de ce type, présentés lors des réunions mensuelles du Conseil, afin d’éclairer et de nourrir la réflexion prospective sur l’évolution à long terme du système des retraites. 

M. D. : Certains travaux sont confiés à des partenaires externes, le Cor n’ayant pas toujours les ressources nécessaires, notamment en termes de données, pour les réaliser en interne. Nous faisons donc appel à des institutions en capacité de mener les recherches et analyses dont le Conseil a besoin. 

Pourquoi avoir fait appel à l’Agirc-Arrco ?

J.-M. H. : Pour analyser la question des inégalités intergénérationnelles, il faut disposer de données remontant loin dans le temps et couvrant un éventail très large de la population active. L’Agirc-Arrco nous offre cette profondeur de champ, avec un historique de plus de soixante-dix ans sur 70 à 80 % de la population active. Autre avantage, l’Agirc-Arrco possède des données dont ne dispose pas la Caisse nationale d’assurance vieillesse (Cnav) pour le régime général de retraite. La Cnav observe très bien les rémunérations sous le plafond (2) de Sécurité sociale, alors que l’Agirc-Arrco va jusqu’à 8 fois ce plafond, offrant ainsi un remarquable périmètre de recherche.

M. D. : D’autres sources sont accessibles, notamment auprès de l’Insee qui travaille sur la base des déclarations annuelles des données sociales (DADS)(3). Mais ces données sont axées sur les revenus du travail, alors que l’Agirc-Arrco nous donne une visibilité plus large, en cumulant les salaires et les revenus sociaux par exemple.

Comment s’est déroulée cette première collaboration ?

M. D. : Notre demande a été très bien reçue par l’Agirc-Arrco. Le sujet est passionnant ! Rapidement toutefois, la direction technique de l’Agirc-Arrco nous a fait remonter une contrainte de temps. Ce travail exige en effet de manipuler des masses importantes de données et peut être très chronophage. En termes d’informations, l’Agirc-Arrco est une fabuleuse mine d’or, mais il faut creuser beaucoup et profond ! Or, le délai de réalisation de nos études est assez court : six mois, simplement entre la commande et la livraison…

J.-M. H. : Cela nous a amenés, d’un commun accord, à limiter un peu nos ambitions ! Nous étions très gourmands, car les bases de données présentées par l’Agirc-Arrco sont d’une grande richesse. Nous avons été contraints de limiter la période d’analyse, au risque de ne pas pouvoir tenir les délais. La direction technique s’est donc attachée à traiter les informations allant des années 1960 à nos jours. Les années antérieures pourront faire l’objet d’un approfondissement ultérieur. Nous avons également convenu ensemble de focaliser les recherches sur le revenu salarial, base de l’assiette de cotisation. Cela étant, nous pourrions aller beaucoup plus loin dans le traitement de ces données.

M. D. : L’Agirc-Arrco n’a pas pour habitude de traiter ses données sous cet angle. Ce travail itératif a nécessité beaucoup de suivi et d’échanges pour affiner les contours du projet. Nous avons par exemple eu des débats très intéressants sur la définition de la précarité : à partir des revenus ou en fonction du statut ?

Les résultats obtenus vous ont-ils satisfaits ? Qu’avez-vous appris de ce travail ?

M. D. : L’étude a été présentée en juillet 2019 aux membres du Cor. Nous avons ainsi pu répondre à la principale question posée : les inégalités croissent-elles ou décroissent-elles au fil des générations ? Cette étude a ainsi nourri la réflexion du Conseil, dans l’optique du futur système de retraite en points.

J.-M. H. : L’étude alimente une autre question : est-il nécessaire de compenser la précarité ? Les résultats montrent qu’au fil des années les écarts de salaire entre hommes et femmes, par exemple, tendent à se réduire. Le mouvement est lent, mais il est réel. Les niveaux des salaires en équivalent temps plein tendent aussi à se rapprocher. Ce sont des informations très positives. Pourtant, dans le même temps, la précarité augmente… L’intérêt de cette étude est d’apporter au débat des éléments statistiques fiables, car pris sur un temps très long et une large base. 

Cette collaboration aura-t-elle une suite ?

J.-M. H. : Cette étude a mis en avant la capacité de l’Agirc-Arrco à traiter ce type de demande et nous a révélé le potentiel d’informations recelées par les bases de données du régime. Il est donc probable que nous collaborions à nouveau dans le futur. Nous aimerions traiter les générations des années 1960, qui ont été les premières à connaître le chômage de masse. Il serait intéressant de suivre ces générations sur l’ensemble de leur vie professionnelle, jusqu’à la retraite, afin de visualiser l’évolution de la précarité tout au long d’un parcours professionnel. Et ensuite, de comparer avec les parcours des générations plus récentes, dont les trajectoires sont marquées par des épisodes récurrents de précarité. 

(1) Le revenu salarial est une notion couramment employée par l’Insee. Il est défini, pour un individu ayant travaillé comme salarié au moins une heure dans l’année, comme la somme des salaires perçus au cours d’une année civile.
(2) Au 1er janvier 2020, le plafond mensuel de la Sécurité sociale est fixé à 3 428 €.
(3) La DADS, qui reprend l’ensemble des rémunérations versées par l’entreprise sur l’année écoulée, en termes de salaires et d’honoraires, permet d’indiquer aux organismes sociaux la masse salariale de l’entreprise, afin que ceux-ci déterminent les droits des salariés en matière de retraite ou d’assurance maladie. Depuis 2017, la DADS a été remplacée par la DSN, la déclaration sociale nominative.

Parcours

  • Jean-Michel Hourriez Secrétaire général adjoint du Cor,cet administrateur de l’Insee a rejoint le Conseil il y a dix ans.
  • Manon Dubois Chargée d’études et de communication, détentrice d’un master économie et sociologie, Manon Dubois a intégré le Cor après avoir travaillé, entre autres, au Conseil régional d’Île-de-France.