« Notre réforme des retraites répond à l’aspiration de plus de justice sociale »

Interview de Laurent Pietraszewski, député du Nord, sur la réforme des retraites en préparation. Propos recueillis par François Charpentier.

Alors que la concertation avec Jean-Paul Delevoye se poursuit, pensez-vous que la compréhension de la problématique des retraites a progressé dans l’opinion ?

Laurent Pietraszewski : Trop de personnes, notamment chez les retraités, considèrent que parce qu’elles ont cotisé, elles ont un droit. Elles ont du mal à comprendre que la logique de la répartition veut qu’un individu n’a d’autres droits que ceux constitués par les actifs. Dès lors, j’entends parfois dire dans mes réunions sur le terrain : « s’il y a un problème, c’est très simple, il n’y a qu’à permettre à tout un chacun de se constituer une retraite en épargnant ». Nous devons rappeler que, partout dans le monde, les régimes de retraite de base fonctionnent par répartition car ce système est plus robuste qu’un dispositif par capitalisation, vulnérable aux crises financières. On l’a vu en 2007 et les années suivantes aux États-Unis, quand de nombreux retraités sont partis avec des pensions d’entreprise de 20 % à 30 % inférieures à ce qu’on leur avait promis, parce que les actions, dans lesquelles sont investis les fonds de pension n’ont pas retrouvé leur niveau d’avant la crise. Rien de tel ne s’est produit en France où notre système reste dominé par la répartition.

La prévention relève essentiellement d’une approche non médicamenteuse. Dans votre région, comment l’observez-vous ? Quels leviers et freins peut-on énoncer ?

L. P. : La politique régionale en faveur des personnes âgées en perte d’autonomie vise à maintenir leur capacité à être acteurs, tout au long de leur parcours de vie. Le plus souvent, les personnes souhaitent rester chez elles : l’offre doit donc s’organiser à partir du domicile et en veillant à la bonne coordination des acteurs, afin d’assurer un parcours sans rupture. L’hyperspécialisation des acteurs de la santé et du social qui interviennent auprès de la personne âgée, parfois de façon mal coordonnée, peut conduire à une mauvaise prise en charge.

La fusion des régimes Agirc et Arrco, le 1er janvier 2019, constitue-t-elle un exemple pour la mise en place d’un système universel ?

L. P. : C’est un signal encourageant. Un, tout le monde reconnaît que ce système par points a été bien piloté par les partenaires sociaux et qu’il a permis d’anticiper les difficultés. Deux, le respect de la règle d’or de l’équilibre financier est une dimension très « inspirante ». Un ancien directeur général a calculé que, sans les mesures prises depuis 1993 à l’Arrco et 1994 à l’Agirc, on aurait enregistré, en 2018, 283 Mds€ de déficit technique, alors que le régime unifié affiche, en 2019, plus de 66 Mds€ de réserves. Et cela, après avoir fait face depuis 2006 aux effets ravageurs de l’entrée en retraite des baby-boomers. Trois, cette performance doit être mise au crédit d’une gestion paritaire qui a permis de prendre au bon moment les bonnes décisions.

Le constat d’une relative rareté de l’évaluation est fait, aujourd’hui, en matière de prévention primaire. Comment l’expliquer ?

L. P. : D’une manière générale, la culture de l’évaluation en France n’est pas aussi développée que dans les pays anglo-saxons. Les éléments issus de la recherche expérimentale, de la recherche clinique et de la littérature scientifique ne sont pas suffisamment utilisés. Nous avons toutefois progressé dans ce domaine en recourant de plus en plus à « l’évaluation a priori », laquelle consiste à développer des modes d’intervention ayant démontré leur efficience. Par ailleurs, la santé étant par essence multifactorielle, il est difficile d’affirmer que le résultat constaté est imputable à un facteur spécifique.

Comme député, comment procédez-vous pour porter la bonne parole sur la réforme ?

L. P. : Après trois rencontres sur le terrain à Lille, Armentières et Villeneuve-d’Ascq qui m’ont permis de dialoguer avec quelque 200 personnes, nous avons tenu une assemblée plénière à Saint-André-lez-Lille avec Jean-Paul Delevoye. Si j’ajoute les contacts que j’ai régulièrement avec les partenaires sociaux, la consultation citoyenne organisée par le Haut-Commissariat à la réforme des retraites ou encore celle de la CFDT, nous commençons à avoir une perception plus exacte de ce que pense l’opinion publique.

Il en ressort que les gens de mon âge sont convaincus que le système actuel ne permettra pas à leurs enfants de toucher une retraite. Pourtant, un système par répartition ne peut pas être en faillite. De plus, dans un pays comme la France, qui a la démographie la plus favorable d’Europe avec un quasi-renouvellement des générations, il n’y a aucune raison de tenir un discours pessimiste sur l’avenir du système. Nous devons redonner confiance aux jeunes dans un dispositif qui a sorti les personnes âgées de la misère au milieu des années 1970 et qui leur procure, encore aujourd’hui, des revenus plus élevés en moyenne que partout ailleurs dans le monde.

Quels thèmes convient-il, selon vous, de mettre en avant pour convaincre nos concitoyens de la nécessité d’une réforme ?

L. P. : Il faut rappeler que ce choix de la répartition est historiquement légitime puisque tous les pays du monde ont fait le même choix pour leur régime de base. Il faut souligner, ensuite, qu’à une époque où chacun va devoir changer plusieurs fois de métier dans sa vie, la mise en place d’un régime universel par points, dans lequel tous les plafonds disparaissent, est une mesure de simplification qui rend le système plus lisible, plus compréhensible, plus prévisible. Enfin, le passage de 42 régimes à un seul sera générateur de progrès social. Exemple : une réforme, qui permet à tous les fonctionnaires de cotiser sur leurs primes, permet aussi de revisiter leur contrat social et de mettre fin à d’importantes inégalités au sein même de la fonction publique.

Ne faut-il pas faire plus en direction des jeunes générations ?

L. P. : Dès leur entrée dans la vie active, les jeunes doivent être mieux informés des réalités de la protection sociale. Les entreprises ont un rôle à jouer dans la valorisation des avantages sociaux auprès de leur personnel. La mise en place d’un service national universel a aussi pour vocation d’être ce lieu de pédagogie active. Mais peut-être faut-il faire plus en amont et associer l’Éducation nationale à une démarche civique de sensibilisation sur ces questions trop mal connues.

Les événements de ces dernières semaines vous paraissent-ils de nature à différer ou, au contraire, à accélérer une réforme sur un sujet aussi sensible ?

L. P. : Compte tenu de l’actualité, il est normal que nous dégagions quinze jours de délai supplémentaire pour nous inscrire dans le grand débat national voulu par Emmanuel Macron. Cela dit, les revendications qui s’expriment sur l’aspiration à plus de justice sociale et à plus de transparence légitiment totalement la réforme prévue.

Au sein du COR, percevez-vous une évolution des points de vue sur la réforme et, puisque vous rendez hommage à la gestion paritaire, quelle gouvernance du nouveau système vous paraît souhaitable ?

L. P. : Tout le monde est d’accord sur le fait de préserver la répartition. De plus, les premières orientations présentées par Jean-Paul Delevoye cet automne ont plutôt rassuré. Pour autant, des questions demeurent. Vous évoquez la gouvernance. C’est un sujet important car les partenaires sociaux doivent rester acteurs du système, et c’est à l’État d’être garant de la transparence du nouveau régime universel. C’est autour de ces deux aspects qu’il faut trouver un point d’équilibre.

MINI BIO

  • Après un DEA d’économie industrielle et des RH, Laurent Pietraszewski (52 ans) intègre le groupe Auchan où il s’occupe de la gestion des carrières, du recrutement et de l’évaluation. Il s’investit alors dans Force femmes, l’association qui accompagne les femmes de plus de 45 ans dans leur retour à l’emploi et la création d’entreprise.
  • En 2017, il amorce une carrière politique. Élu député du Nord, il est membre de la commission des affaires sociales et siège au Conseil d’orientation des retraites. Rapporteur du projet de loi visant à renforcer le dialogue social et à réformer le Code du travail, puis du projet de loi sur la réforme du dialogue social, il est membre de la commission chargée d’examiner le projet de loi PACTE.